Terre…Terre….

Au lever du soleil, à bord de BIRVIDIC on commence à distinguer les contours caractéristiques de l’île de batz. Nous sommes en mai 1496, la petite CARAVELLE de soixante tonneaux, poussée par une brise de nord-ouest progresse à 4 ou 5 nœuds sur une mer légèrement formée.

Fanch Gonidec, grand gaillard de Penmarch et capitaine du navire est satisfait.
Depuis BRISTOL, les cales chargées de plomb et de chaux, les conditions de navigation ont été parfaites et quelques jours d’escale à MORLAIX ne lui déplaisent pas.

«J’ai préparé des galettes de blé noir avec du lard !»

C’est Loïc le moussaillon de 15 ans  et neveu de Fanch qui se manifeste.

«Bon, puisque c’est comme ça, vous pouvez percer le tonneau de vin de Bordeaux que j’ai en réserve»

Le capitaine Fanch savait récompenser son équipage. C’est ainsi que l’ambiance du bord était sereine et sympathique, à tel point qu’il n’avait que l’embarras du choix pour sélectionner ses matelots, tous issus de la même région.

« Alors Fanch, après MORLAIX, tu nous amènes en GALICE parait-il ?»

«Si tout va bien, on va charger des toiles, du blé et des cordages pour les livrer à BAÏONA»

«BAÏONA, tu connais ?»

«Pour sûr, avec mon père, j’y suis allé souvent et la dernière fois en 1493, on y a même rencontré MARTIN PINZON qui rentrait des Indes occidentales sur la PINTA. Demandez à Gwénolé, il y était aussi, il doit bien se souvenir de la fiesta préparée par les Espagnols»

Tous à vos postes, on approche du plateau des DUONS.

Ferlez les voiles hautes.

Préparez le mouillage

Les ordres se succédaient, les manœuvres bien rodées, l’entrée de la baie de Morlaix exigeait une bonne concentration, mais le Capitaine la connaissait comme le fond de sa poche.
AR BEG LEMM, l’île aux dames, Le Corbeau, Le Taureau, les roches et les îlots défilent lentement.
On va mouiller au DOURDUFF en attendant la renverse.

«Regardez moi ça les gars !»

Au fond de l’anse, un énorme squelette de poutres enchevêtrées domine tout le chantier naval. IMPRESSIONNANT !

 Montroulez (1) Mai 1496

« OH !! Capitaine Gonidec…ça alors » !

Fanch venait tout juste de quitter les ruelles du faubourg St-MATHIEU après avoir longuement marchandé des « crées » (2) chez Joseph Le Duff, un Juloded (3) très dur en affaire celui là.

De dos Yann Le Cornec avait tout de suite reconnu la stature imposante de Fanch, son ami d’enfance. « Ça fait au moins douze lunes que je ne t’ai pas rencontré… Comment vas-tu? »

Yann était le fils d’un petit paysan de la région de Pont-L’Abbé à quelques lieues de Penmarc’h, là où justement Fanch avait vécu chez ses grands-parents.

« En ce moment, je n’ai pas le temps de m’ennuyer, je transporte du fer jour et nuit pour le chantier de la nef de la reine au Dourduff. »

Après avoir traversé le Jarlot sur un petit pont de bois, les deux compères contournent  la place des Jacobins et constatent, sans se concerter, que leur gosiers respectifs se sont assèchés.

« Allons chez Perrine dans la venelle aux prêtres, tu verras, elle est toujours très accueillante et on y mange très bien aussi. »

Fanch était un habitué des lieux et ce cabaret représentait son principal amer dans la ville de Morlaix.

« Alors, mon beau marin, décidément Fanch, tu ne peux plus te passer de moi. »

Vêtue d’un corselet  sans manches sur une chemisette de toile blanche, le chignon bien haut, la petite Perrine était plutôt avenante et savait fidéliser la clientèle de la taverne.

Yann et Fanch s’installèrent au fond de la salle, à l’opposé de l’imposante cheminée où Léon le patron s’affairait autour des marmites.

« Mais où vas-tu chercher le fer ? »

« Aujourd’hui, j’arrive de la forêt de Quenecan où se trouvent les forges des Salles. Elles appartiennent à la famille de Rohan et le fer qu’ils produisent est de très bonne qualité; rien n’est trop beau pour la Reine. »

Les deux amis, heureux de se retrouver, dégustèrent un excellent jarret de veau accompagné de choux, de carottes et du fameux  » EDDU » (4); bien entendu, arrosé de plusieurs pichets de vin de Bordeaux.

« Et toi Fanch, que fais-tu en ce moment ? »

« Je viens tout juste de conclure mon dernier marché de toiles et dans trois ou quatre jours j’appareille pour l’Espagne avec une belle cargaison. »

Aux escales, sous les ordres de Gwénolé son fidèle second, l’ensemble de l’équipage était mobilisé pour réceptionner et ranger les marchandises dans les cales du navire.

« Demain je te propose de m’accompagner au Dourduff pour livrer mes lingots de fer et visiter le fameux chantier. Avec un peu de chance, je vais pouvoir te présenter à Nicolas Coatenlem, tu le connais peut-être ? »

« Pas personellement, je ne l’ai jamais rencontré mais ça me ferait vraiment plaisir de saluer ce fameux marin, sa réputation n’est plus à faire. »

« Salut Fanch et à demain, place St Nicolas à l’aube«  Après avoir longé l’église St Melaine en chantier, le capitaine Gonidec, retrouve son Birvidic la quille dans la vase mais bien appuyé contre le petit quai du Dossen.

Hue César ! Aventi Brutus

Lentement les deux chevaux de l’attelage se mirent en mouvement et le chariot à quatre roues, lourdement chargé, s’ébranla sans heurt.

Vraiment, Fanch Gonidec ne put s’empêcher de « charrier » son ami :

« Palsambleu, Yann, tu as fait beaucoup de progrès en latin »

« Rappelle toi de mon frère aîné, Tugdual, il était toujours fourré chez les curés. Eh bien voilà, il est devenu moine à l’abbaye du Relecq. Il est en permanence plongé dans des livres écrits en latin et c’est lui qui a baptisé tous mes chevaux avec des noms d’empereurs romains ».

De toute évidence Yann Le Cornec s’était bien débrouillé; il possédait maintenant une petite entreprise de charroi armée de trois chariots modernes à semi braquage et de sept chevaux puissants de belle race guidés par trois jeunes équipiers dynamiques.

De villages en hameaux, sur un chemin cahoteux, et parfois pentu, voici notre équipage au bourg de Plouézoc’h prêt à amorcer sa descente vers Brignonic et Dourduff. « Encore une demi lieue et nous y sommes, mais je pense que c’est sans doute la dernière fois que j’emprunte ce chemin ».

En effet, afin d’améliorer le transport des matériaux et des marchandises vers le grand chantier de la nef, un morlaisien nommé Pol Coroler avait eu l’idée de construire deux grandes barges. Ces dernières allaient permettre de faire le va et vient entre Morlaix et Le Dourduff à marée haute tout en profitant du flot dans un sens et du jusant pour le retour.

Droit devant nous, voici la colline de Trégonezre et tout en bas c’est le Dourduff, « j’espère que tu n’as pas trop mal aux pieds, toi le marin ».

« Ne t’inquietes pas pour moi, je suis très bien chaussé. Regardes bien ces galoches, elles viennent du pays de Galles et crois moi: elles ont été faites sur mesure par un maître artisan de renom. Il est vrai que sur mon bateau, je ne les use pas souvent »!

Légèrement décalées par rapport à la grève, les forges du chantier étaient partiellement masquées par de nombreux tas de charbon de bois et un amoncellement de planches fraîchement découpées.

Sous l’auvent enfumé qui abritait les foyers, les chauffeurs manœuvraient les soufflets par de grands leviers tandis que les forgerons, deux par deux, formaient, pliaient, étiraient le métal pâteux sur les enclumes.

Torse nu sous son tablier de cuir, dégoulinant de sueur, un forgeron de forte stature s’approcha du chariot et distribua deux vigoureuses poignées de main.

« Bienvenue chez Vulcain« 

Yann fit les présentations

« Tu vois Fanch, toutes les pièces métalliques du bord sont façonnées sur place sous l’œil expert de Gérard Le Blésois ».

Le grand Gérard, cependant, se crut obligé de rectifier la phrase :

« Toutes les ferrures ?, non ! Les ancres et les canons sont fabriqués ailleurs par des spécialistes »

La construction des ancres exigeait la mise en œuvre de forces énormes pour souder les bras sur la verge et les pattes sur les bras. Seules les grosses forges équipées de roues hydrauliques actionnant des marteaux mécaniques de 500 livres pouvaient réaliser de tels assemblages.

Le déchargement des billettes de fer effectué, Yann libéra les chevaux du chariot et les attacha à un arbre sans oublier de leur fournir le picotin bien mérité.

Après avoir fait état de sa livraison dans le penty du régisseur et reçu le prix de son transport en espèces sonnantes, Yann invita Fanch à se restaurer dans la cantine du chantier.

« Dis donc, Yann, Tu es drôlement connu ici »

De poignées de mains en bourrades, Yann saluait effectivement un nombre impressionnant d’ouvriers attablés dans le réfectoire.

« Tiens, voilà les Bigoudins ! On va pouvoir parler du pays si vous voulez bien vous asseoir à notre table »………

Et voilà encore un repas qui s’annonce bien.

« Gonidec…heu…Gonidec…ce nom là me dit quelque chose.. »

Yann Le Cornec venait tout juste de présenter son ami Fanch à Nicolas COATENLEM, le maître des lieux.

«Si, je m’en souviens maintenant, j’ai rencontré un certain Mathieu Gonidec au cours d’une bordée dans le port de La Corogne..Oh !.il ya bien une quinzaine d’années de celà.. »

Enchanté d’avoir une si belle entrée en matière face à un homme qu’il admirait, Fanch lui précisa :

« Vous avez probablement croisé mon père, il a beaucoup navigué vers l’Espagne et devait commander à l’époque la Marie-Jeanne. »

«Exactement, La Marie-Jeanne et Mathieu son capitaine natif de Penmarc’h ; nous avions escorté cette année là toute une flottille de barques marchandes pour la traversée du golfe de Gascogne. A l’époque j’étais le second sur le bateau de mon oncle Jehan juste avant qu’il ne soit embrigadé par les Portugais. Au fait comment va-t-il ce Mathieu ?»

Après avoir longtemps bourlingué du nord au sud, Mathieu Gonidec s’était installé dans une petite maison sur le port d’Audierne. Il en partait très tôt le matin avec un matelot sur une petite barque pour mouiller ses nasses et ses filets au large du plateau de la gamelle.

C’est avec fierté et sans se faire prier que Nicolas Coatenlem assura une visite détaillée du chantier de la Maréchale, se permettant au passage de conseiller ou de critiquer les charpentiers en action.

«La semaine dernière nous avons achevé la pose de toutes les membrures sur la quille et juste à côté nous avons installé les deux étuves qui nous servent à former les bordés.»

Toutes les membrures étaient maintenues en position par des lattes provisoires, elles-même fixées sur une fausse poutre longitudinale que les spécialistes appelaient « l’ANE ».

Cet ANE (malgré son nom) jouait un rôle important dans la construction : c’est lui qui garantissait la symétrie du navire et la régularité des espacements entre les membrures.

De chaque côté du squelette les deux équipes de charpentiers juchées sur des plates-formes, positionnaient la préceinte de plat-bord encore fumante et par un système ingénieux de bouts et de leviers les compagnons de l’intérieur déformaient la planche pour que les ouvriers extérieurs puissent la clouter sur la membrure.

Un peu plus loin, des établis, des chevalets, parfois protégés par des cahutes étaient installés sur la partie haute de la grève et tout autour se démenait une nuée de charpentiers affairés.

Les gouges, les vrilles, les haches faisaient voler les copeaux. Les scieurs de long, deux par deux chantournaient les futures virures.

L’herminette maniée avec dextérité sculptait l’extrémité d’un barrot pour s’ajuster par la suite sur la bauquière.

Quelle activité !

Le bras tendu, Nicolas Coatanlem fit un tour sur lui-même

«Nous avons recruté les meilleurs charpentiers du grand ouest et j’espère que la Reine sera satisfaite du travail.»

«De plus, il nous faut prouver que nous sommes meilleurs que les Nantais ! »

Anne de Bretagne, pour étoffer la flotte Française de Charles VIII, avait décidé de faire construire deux autres caraques dans le chantier du port aux vins de Nantes, le financement de l’opération étant assuré par une levée d’impôts exceptionnelle…plutôt mal digérée par les Bretons.

« Alors Capitaine Gonidec… Que pensez-vous de mon nouveau jouet ? »

« Il est vraiment impressionnant ! Sa carène me semble bien taillée pour fendre les flots, mais j’ai beaucoup de mal à imaginer la nef dans son ensemble avec ses mâts, ses hunes, ses voiles… »

« Venez, venez, je vais vous dévoiler mes secrets… suivez –moi. »

«C’est par là…»

Yann et Fanch quittèrent la Palud et suivirent Nicolas Catenlem vers la petite maison en granit qui lui servait de cabinet de travail.

«Juste une petite recommandation avant d’entrer : La personne qui se trouve à l’intérieur est un petit peu spéciale, surtout ne la contrariez pas et ne manquez pas une occasion de lui rappeler qu’il est le meilleur et le plus intelligent…. même si vous ne le pensez pas…»

«Ah ! C’est vous Nicolas !»

«Oui, je te présente deux visiteurs Bigoudins, Yann Le Cornec que tu connais déjà et Fanch Gonidec, le capitaine du Birvidik ».

Tout souriant, le petit homme au lorgnon pendouillant leur tend une main amicale.

«Alain Mathurin Pierre De Kermadec du Morbihan…. pour vous servir»

«S’il vous plait Monsieur De Kermadec, pouvez-vous leur donner un petit aperçu des caractéristiques finales de la nef de la Reine à partir des plans que vous avez si brillamment conçus ».

«Le terme est bien faible….»

Avec moult détails à l’appui, la présentation dithyrambique du sieur De Kermadec dura plus d’une heure

700 tonneaux, 120 pieds de longueur, 32 pieds au maître-bau, 12 pieds de tirant d’eau. Une carène bien effilée protégée et renforcée ça et là par quelques porques, 2 gaillards surélevés, trois mats, un beaupré équipé d’une sous barbe, 2 grands huniers, des nids de pie, des sabords pour recevoir des gros canons. Les tracés présentés par l’architecte naval étaient soignés et comportaient de nombreuses annotations.

Fanch et Yann suivaient avec la plus grande attention les explications du sulfureux Alain Mathurin Pierre.

«Eh bien, bravo monsieur de Kermadec, votre étude est remarquable»

«Le terme est faible…. Mais vous n’avez pas encore tout vu.. puisque c’est le chef Nicolas qui vous a invité je vais me permettre de vous présenter un véritable chef-d’œuvre… fabriqué de mes propres mains.»

De Kermadec se dirige alors vers l’étagère, se saisit d’un objet protégé par un morceau de tissu écru, un peu poussiéreux, et le pose sur la table de travail.

Délicatement il soulève le voile et découvre une superbe maquette représentant la future caraque.

«Lors des premières esquisses, j’étais en concurrence avec une autre équipe que je qualifie de ( MAUVAIS )… c’est pourquoi je me suis sérieusement appliqué pour réaliser cette maquette afin de décrocher le contrat ».

«Il ne me reste plus qu’à terminer la fabrication des haubans ».

«C’est une merveille !!!»

«Le terme est toujours faible.. Ah oui ! encore une innovation personnelle».

Et c’est reparti… Il est vraiment intarissable ce gars là !

A la sortie de la maison, Yann et Fanch furent interpellés par Nicolas Coatanlem.

«Alors, les amis, votre lanterne a-t’elle été bien éclairée par Monsieur de Kermadec ?»

Fanch lui répondit :

«Nous avons fortement apprécié la prestation de votre collaborateur et pour suivre vos conseils nous l’avons congratulé en lui disant qu’il frôlait parfois le GENIE.»

«Et que vous a-t’il répondu ?»

«Le terme est faible…tout simplement…»

De franches poignées de mains, des tapes sur l’épaule, Nicolas Coatanlem prend congé de ses hôtes.

«Voilà, je vous souhaite bon vent et si un jour vous passez par le manoir de PENANRUE…mandez-moi, n’hésitez pas».

«Il me plait bien ce COATANLEM…»

War Zouar !

Debout sur l’avant de la chaloupe, le jeune homme fringant bondit sur la table de Berthaume suivi de près par son fidèle lieutenant.

Nous sommes à Plougonvelin, à l’extrême ouest de la pointe Bretonne, le 23 mai 1501, 9 heures du matin.

« Quelle belle journée ! N’est-ce pas Capitaine ? »

« Je t’en prie Erwan, nous ne sommes plus à bord du Pen-Kalet, laisse tomber les galons veux-tu. »

Hervé de Portzmoguer et Erwan Kergariou, plutôt rêveur, regardent s’éloigner le canot. A quelques encablures, le navire à l’ancre depuis la veille s’apprête à appareiller vers Brest pour y subir un carénage, changer quelques bordés, réviser la mâture et réceptionner de nouvelles bombardes.

En l’absence d’Hervé de Portzmoguer le commandement du navire était confié à Maître Le Rouzic, un homme d’expérience et de confiance.

Tout en longeant la grève du Trez-hir à pied nos deux marins peuvent apercevoir la caravelle manœuvrer et prendre lentement la direction du Minou.

« Il a fière allure ton navire… »

« Je n’en suis pas mécontent, il est rapide, raide à la toile et de plus, au combat il se comporte bien. »

« C’est peut être la qualité du Capitaine qui fait la différence… »

« N’exagère pas Erwan, cette fois, c’est tout l’équipage qu’il faut féliciter pour la capture de Mickaël Blackson cet horrible pirate. »

Quelques pas plus loin.

« Tiens, voilà le ribinou qui mène tout droit à Kervénoc chez Yffic »

Palefrenier réputé dans la région, Iffic bergot, non seulement élevait des chevaux de traits pour les paysans, mais aussi des doubles bidets issus de croisements entre la race bretonne et des étalons pur-sang anglais très appréciés des cavaliers.

« Tiens Hervé, celui-va te convenir, il a le même caractère de cochon que toi… il s’appelle Platoche… »

Erwan, lui, hésita longuement et finalement opta pour un magnifique destrier prénommé Zizou.

« Dis moi Iffic, je me demande toujours comment tu choisis le nom de baptême de tes chevaux… »

« Est-ce que je te demande si un marin sait monter sur un cheval ?.. »

Allez Hue.

Hervé et Erwan empruntèrent la voie romaine qui mène à St Mathieu en passant par Saint-Jean, Pen ar prat, Kériel.

« Ici on tourne à droite direction Kéringar »

Hervé de Portzmoguer tenait absolument à saluer ses amis Lucienne et Georges.

Ils furent accueillis sous le porche par les aboiements de la chienne et par Yann, un petit blondinet à peine âgé d’une dizaine d’années.

 

Hervé, tout jeune faisait souvent le trajet entre Plouarzel et Plougonvelin pour séjourner chez ses oncles et tantes, et à chaque fois, le petit détour par Kéringar s’imposait, il s’y sentait si bien.

Les retrouvailles furent chaleureuses.

Comme à chacun de ses passages, Lucienne l’invita à déjeuner et comme d’habitude le gros poulet embroché dans la cheminée était doré à point.

Hervé, sollicité par Georges, le vin aidant, ne se fit pas prier pour décrire en long, en large, ses aventures maritimes, les attaques, les abordages, les tempêtes, mais aussi les castagnes dans les ports…avec les Anglais, les Espagnols où les Portugais.

Le petit Yann, tout ébahi, les yeux écarquillés, ne perdait pas une miette du récit de celui qu’il appelait familièrement tonton Hervé.

Assurément, une vocation était en train de naître.

« Je ne m’ennuie pas ici mais je dois absolument passer au Conquet pour organiser mon prochain convoi.. »

Lucienne, Georges, Yann virent disparaître les deux cavaliers derrière les taillis qui masquaient le chemin de Milin Avel.

Le bras encore levé, Georges se retourna en soupirant :

« Il a toujours eu le feu aux fesses ce gamin là…décidément il ne changera pas.. »

Plus tard, Hervé et Erwan mirent pied à terre à l’entrée du Conquet sur la corniche qui domine la ria. De là ils pouvaient discerner dans le lointain le chapelet d’îles de Quéménes à Ouessant en passant par Molène.

« La pointe du Corsen comme si on y était, là-bas c’est chez moi, en me concentrant je pense pouvoir distinguer Jeanne, ma femme, et mon petit Jean-François…vivement ce soir… »

Une multitude d’images se bousculait dans la tête d’Hervé. Toute sa jeunesse défilait, ses escapades, les parties de pêche avec ses copains, les plongées à marée haute sur le quai du Drellac’h, les courses en barques au fond du Croaë…

Michel Le Veyer, un ami d’enfance d’Hervé, tenait la taverne « Les Korrigans » en haut du port. Ici, se négociaient les contrats de transport suite à de nombreuses tractations, marchandages, entre les patrons de barques essentiellement Bretons, mais aussi quelques Anglais ou Espagnols, introduits et appréciés. A toute heure de la journée les cargaisons pouvaient suite à des échanges parfois musclés changer de navire ou de destination.

Hervé et Erwan firent leur entrée dans la salle animée d’un indescriptible brouhaha. Leurs yeux mirent quelques secondes à s’habituer à l’obscurité des lieux, toutefois, ils purent distinguer les mouvements des têtes qui se retournaient une à une et comme par enchantement les murmures remplacèrent le tohu-bohu initial…

ça sentait le respect !

C’est Michel, le patron des lieux, qui ranima la salle en lançant bien fort :

« Bravo Capitaine, Bravo Lieutenant »

La nouvelle de l’arraisonnement du BIG.CRAZY et l’arrestation de son capitaine Mickaël Blackson avaient déjà fait le tour de tous les ports Bretons.

Comme un seul homme, toute l’assistance se dressa, les applaudissements fusèrent, les hourras, les viva, les hip hip hip se mêlèrent.

Paulette et Soizic, les deux servantes sèchèrent leurs larmes avec leurs petits tabliers blancs… Quelle émotion !

Mickaël Blackson, depuis de nombreuses années, écumait la mer d’Iroise et la plupart des patrons de navires réunis dans l’estaminet avaient eu un jour ou l’autre à subir les affres de ce satané forban.

Il avait toujours réussi à déjouer les pièges tendus par les corsaires du roi munis de lettres de représailles et à se réfugier dans son antre situé au fin fond de l’Helford River, non loin du Cap Lizard.

Petit à petit, le calme s’était installé, par petits groupes les marins venaient saluer et féliciter Hervé et son lieutenant.

Le grand gaillard attablé au fond de la salle avait patiemment attendu son tour, il fut le dernier à se présenter.

Et là, à quelques pas de nos deux héros, il s’arrêta en pointant son index vers le capitaine.

Surpris, étonné, Hervé de Portzmoguer mit deux ou trois secondes à reconnaître son vis-à-vis.

« Sacrebleu !… Fanch Gonidec…quelle belle surprise ! »

Douze années s’étaient écoulées..

En septembre 1489, à l’époque où les Français « envahissaient » le duché de Bretagne, dans ce même port du Conquet, Jehan de Portzmoguer recherchait un embarquement pour son fils Hervé, âgé de 14 ans mais déjà bien déluré.

Le hasard fit que Mathieu Gonidec, patron de la Marie-Jeanne de Penmarc’h et marin expérimenté les rencontra sur le quai du Drellac’h.

Mathieu et Jehan sympathisèrent, c’est tout naturellement que Fanch, second à bord du navire de son père, fut chargé d’initier Hervé aux subtilités de la navigation.

Leur complicité s’affirma au cours de leurs pérégrinations.

Deux années suffirent, le jeune moussaillon débrouillard, passionné, enthousiaste prit rapidement du galon.

Au cours d’une rencontre portuaire animée, un soir de goguette, Hervé, le jeune marin ambitieux se fit enrôler comme lieutenant par le patron de la Fernande du Croisic, armée pour escorter les convois qui sillonnaient les mers du ponant.

L’année même où Anne de Bretagne fût sacrée Reine de France, le lieutenant Hervé de Portzmoguer prit goût au combat et amorça sa carrière militaire.

Douze années…déjà…une éternité…

Hervé retrouvant ses esprits s’adressa à la cantonade:

«  Hé les amis, je vous présente mon maître, celui qui m’a appris à tenir debout sur un navire, à régler les voiles, à suivre un cap, à lire dans les nuages… »

« Oh, Basta ! Ça va, ça va, cesse d’étaler la pommade moussaillon… »

Sous les acclamations de l’assistance Hervé fit les derniers pas pour étreindre affectueusement Fanch Gonidec.

« Tournée générale » « Yec’hed mad.. »

Michel le patron des Korrigans se frottait les mains…

La soirée n’était pas terminée.

à suivre

Claude


 

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